V
Ils posèrent leurs pieds las sur une plage de l’Ile des Cités Pourpres. Elric se retourna vers le Roi de la Mer, qui était resté dans les bas-fonds.
— Encore une fois je vous remercie de nous avoir sauvés, Seigneur des Eaux, lui dit-il avec respect. Et aussi de m’avoir donné des précisions sur le bouclier du géant triste. Ainsi, pourrons-nous peut-être chasser le Chaos des océans et des continents.
— Aahh, acquiesça le Roi de la Mer. Mais même si vous réussissez à purifier la mer, cela signifiera notre fin à tous deux, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
— Qu’il en soit ainsi, car je suis las de ma longue existence. Allons, je dois retourner vers mon peuple et tenter de tenir le Chaos en respect encore quelque temps. Adieu !
Et, se renfonçant dans les vagues, le Roi de la Mer disparut.
Lorsque enfin ils arrivèrent au Fort du Soir, des hérauts arrivèrent en courant pour leur porter assistance.
— Comment s’est déroulée la bataille ? Où est la flotte ? demanda l’un d’eux à Tristelune.
— Les survivants ne sont donc pas encore revenus ?
— Les survivants… ? Alors…
— Nous avons été vaincus, dit Elric d’une voix caverneuse. Ma femme est toujours ici ?
— Non, elle est retournée à Karlaak peu après le départ de la flotte.
— Bien. Nous aurons le temps d’ériger de nouvelles défenses contre le Chaos. Pour l’heure, il nous faut à manger et du vin, ensuite, nous mettrons sur pied un nouveau plan de bataille.
— Un plan de bataille, seigneur ? Avec quoi nous battrons-nous ?
— Nous verrons, dit Elric, nous verrons.
Plus tard, ils virent les navires rescapés entrer dans le port. Tristelune les compta.
— Si peu, Elric, dit-il avec désespoir.
— Avec si peu, que faire sinon fuir, acquiesça l’albinos. Sombre journée.
Le son d’une trompette retentit sur les remparts.
— Il annonce une arrivée du continent, dit Dyvim Slorm avec agitation. Je me demande qui…
Ils se hâtèrent vers la cour et y arrivèrent juste à temps pour voir un archer vêtu de rouge descendre de sa monture. Son visage émacié semblait sculpté dans de l’os, et son dos était voûté de fatigue.
— Rackhir ! s’exclama Elric avec surprise. Vous êtes chargé d’organiser la défense des côtes d’Ilmiora. Que faites-vous ici ?
— Nous avons été repoussés. Jagreen Lern avait une deuxième flotte. Venant de la Mer Pâle, elle nous a pris par surprise. Nos défenses se sont écroulées, le Chaos a envahi le pays et nous avons dû fuir. L’ennemi s’est établi à moins de cent milles de Bakshaan et traverse le continent, sans doute pour effectuer une jonction avec d’autres armées dont le Théocrate attend le débarquement.
— Dieux ! Nous sommes donc virtuellement encerclés !
Elric se prit la tête dans les mains, puis la releva et dit sur un ton tranchant :
— Nous devons aller chercher ce bouclier. Sans cette protection, tous nos efforts contre le Chaos sont voués à l’échec. Vous, Rackhir, serez le quatrième homme de la prophétie.
— Quelle prophétie ?
— Je vous expliquerai plus tard. Êtes-vous en état de nous accompagner sur le continent ?
— Accordez-moi deux heures de sommeil et je le serai.
— Très bien. Deux heures. Allons nous préparer, amis, car nous partons en quête du bouclier du géant triste !
Ce ne fut que trois jours après qu’ils rencontrèrent, sur une petite route allant vers Jadmar, une des rares villes encore libres, les premiers rescapés, dont beaucoup portaient dans leur chair le passage du Chaos.
Ils leur apprirent que la moitié d’Ilmiora, des parties de Vilmir, et le petit royaume indépendant d’Org, étaient tous tombés. Ils étaient cernés par le Chaos, dont l’ombre se répandait avec une vitesse accrue au fur et à mesure que ses conquêtes s’étendaient.
Arrivant enfin à Karlaak, Elric et ses compagnons virent avec soulagement que la ville n’avait encore subi aucune attaque. Mais les rapports indiquaient que les armées du Chaos marchaient dans sa direction, et étaient à moins de deux cents milles.
Zarozinia accueillit Elric avec une joie mêlée d’inquiétude.
— Des rumeurs parlaient de ta mort… au cours de la bataille navale.
Elric la serra violemment contre lui.
— Je ne resterai pas longtemps, hélas ! lui dit-il. Une mission m’appelle au-delà du Désert des Soupirs.
— Je sais.
— Tu sais ? Comment l’as-tu appris ?
— Sepiriz est venu. Il t’a laissé un cadeau. Dans les étables… quatre coursiers de Nihrain.
— Un cadeau utile. Ils nous porteront plus vite que nos meilleurs chevaux… Mais sera-ce assez vite ? J’hésite à te laisser ici alors que le Chaos gagne si rapidement du terrain.
— Il le faut, Elric. Si tout semble perdu, nous fuirons dans le Désert des Larmes. Jagreen Lern n’ira pas jusqu’à envahir cette contrée aride.
— Promets-moi que tu le feras.
— Je te le promets.
Son inquiétude s’étant un peu calmée, Elric prit Zarozinia par la main.
— En ce palais j’ai vécu la plus paisible période de ma vie, lui dit-il. J’aimerais passer cette nuit avec toi ; peut-être retrouverons-nous un peu de cette paix… avant que je parte pour le repaire du géant triste.
Ils firent donc l’amour mais, lorsqu’ils s’endormirent, de si noirs présages hantèrent leurs rêves qu’ils se réveillèrent l’un l’autre par leurs gémissements, et ils passèrent le reste de la nuit enlacés, sans dormir. À l’aube, Elric l’embrassa tendrement, puis se rendit aux écuries où ses amis l’attendaient déjà, ainsi que Sepiriz.
— Sepiriz ! Merci pour votre cadeau. Grâce à lui, nous n’arriverons peut-être pas trop tard, lui dit Elric sincèrement. Mais pourquoi êtes-vous revenu ?
— Parce que je peux vous rendre un dernier petit service avant que vous n’entrepreniez ce grand voyage, dit le noir prophète. Vous avez tous, sauf Tristelune, des armes douées d’un pouvoir particulier. Elric et Dyvim Slorm ont leurs épées runiques, et Rackhir, les Flèches de la Loi, que le sorcier Lamsar lui donna lors du siège de Tanelorn, mais l’arme de Tristelune dépend entièrement de l’habileté de celui qui la manie.
— Je crois que je préfère cela, dit Tristelune. J’ai vu ce qu’une lame enchantée peut faire à celui qui la porte.
— Oh ! je ne puis rien vous donner d’aussi fort, ni d’aussi maléfique, que Stormbringer, lui dit Sepiriz. Mais j’ai pour votre épée un petit charme que les Seigneurs Blancs m’ont permis d’utiliser. Donnez-moi votre lame, Tristelune.
Avec un enthousiasme mitigé, Tristelune dégaina son épée d’acier bleui et la tendit au Nihrain, qui sortit de sa robe un petit poinçon de graveur et, en murmurant une rune, traça plusieurs symboles sur la lame, puis la lui rendit.
— Tenez. Votre épée a maintenant la bénédiction de la Loi et vous verrez qu’elle résistera mieux à ses ennemis.
— Il faut que nous partions, Sepiriz, dit Elric avec impatience, car il ne nous reste que peu de temps.
— Partez, alors. Mais méfiez-vous des patrouilles de Jagreen Lern, surtout au retour.
Ils montèrent sur les magiques coursiers de Nihrain qui avaient déjà aidé Elric plus d’une fois, et partirent de Karlaak, près du Désert des Larmes. Pour ne jamais y revenir peut-être.
Ils entrèrent dans le Désert des Larmes, qui était le chemin le plus court pour arriver au Désert des Soupirs. Rackhir les guidait, car il connaissait bien le pays.
Les coursiers de Nihrain semblaient voler sur l’herbe mouillée que leurs sabots ne touchaient pas, car ils galopaient sur le plan mystérieux où résidait la plus grande partie de leur être.
Ils avançaient à une vitesse inouïe ; Rackhir, qui n’était pas habitué à cette allure, s’agrippait désespérément aux rênes.
Dans ce lieu de pluie éternelle qui brouillait le paysage et coulait dans les yeux, il était difficile de voir au loin, et ce ne fut qu’après un jour entier de voyage qu’ils aperçurent, toutes proches, les hautes montagnes aux sommets perdus dans les nuages qui séparaient le Désert des Larmes du Désert des Soupirs.
Grâce à l’allure étonnante de leurs coursiers, ils s’engagèrent bientôt dans de profondes gorges, et la pluie cessa. Le soir du deuxième jour, la brise devint plus douce, puis de plus en plus chaude et sèche. Lorsqu’ils quittèrent les montagnes, et s’engagèrent dans le Désert des Soupirs, un soleil implacable vint s’y ajouter. Le vent incessant qui passait en soupirant et en geignant sur le sable et les rocs arides donnait son nom à ce désert.
De leurs capuchons, ils se protégèrent le mieux possible le visage et surtout les yeux, car le vent soulevait le sable en cinglantes rafales.
Rackhir les guidait toujours, et ils ne prenaient que de rares heures de repos. Leurs montures les portaient dix fois plus vite que les chevaux les plus rapides, et ils s’enfoncèrent de plus en plus loin dans l’immense désert.
Ils parlaient peu, car il était difficile de se faire entendre dans le sifflement du vent, et tous quatre se refermèrent sur leurs propres pensées.
Depuis longtemps, Elric était dans un état voisin de la transe, et se laissait porter par son cheval. Avant, il avait lutté contre ses pensées et ses émotions désordonnées, et il lui était devenu difficile de se faire une image objective de la situation. Son passé trop agité et son hérédité morbide lui interdisaient, comme souvent, d’avoir une vision claire des choses.
Il avait toujours été esclave de ses émotions mélancoliques, de sa faiblesse physique, et du sang même qui coulait dans ses veines. Il ne voyait pas l’existence comme un ensemble logique, mais comme une suite d’événements incohérents. Sa vie durant, il avait lutté pour penser de façon consistante et, si nécessaire, accepter la nature chaotique des choses et apprendre à vivre avec elle. Mais, sauf en ces moments de crise personnelle aiguë, il n’avait jamais réussi à penser de façon cohérente pendant plus de quelques instants. Sans doute, à cause de sa vie de hors-la-loi, de son albinisme, de sa dépendance envers son épée, était-il obsédé par la conscience de son funeste destin.
Qu’est-ce que la pensée, se demanda-t-il, et qu’est-ce que l’émotion ? Qu’est-ce que la discipline mentale, et est-elle un but valable ? Peut-être valait-il mieux vivre en suivant son instinct plutôt que de s’engager dans des théories trompeuses, plutôt demeurer le jouet des dieux et les laisser faire à leur guise, que d’essayer de prendre son destin en main, de s’opposer aux volontés des Seigneurs d’En Haut et d’être récompensé de vos peines par la mort.
Voilà à quoi il songeait eu chevauchant dans le vent cinglant… en luttant contre ce péril naturel. Et, se demanda-t-il, quelle est la différence entre un péril naturel et le péril de nos pensées et de nos émotions laissées à elles-mêmes ? Tous deux lui semblaient de même nature.
Mais sa race, bien qu’elle eût dominé cette Terre pendant plus de dix mille ans, avait vécu sous la domination d’une autre planète. Ils n’étaient pas vraiment des hommes, et ne faisaient pas même partie des races anciennes qui précédèrent les humains. Ils étaient un type intermédiaire, et Elric en était vaguement conscient, conscient d’être le dernier représentant d’une lignée consanguine qui se servait de la sorcellerie qu’elle tenait du Chaos aussi naturellement que les hommes se servent des techniques. Sa race était issue du Chaos, et n’avait pas, comme les nouvelles races des Jeunes Royaumes, besoin de se maîtriser et de contrôler ses émotions. Et même ces nouvelles races n’étaient pas, à en croire Sepiriz, les vrais hommes qui fouleraient un jour le sol d’une Terre où régneraient l’ordre et le progrès et sur laquelle le Chaos n’exercerait plus guère son influence… si Elric triomphait du Chaos, détruisant par là même le monde qu’il connaissait.
Cette pensée l’assombrit encore davantage, car il n’avait de but que de servir le Destin, et de destinée propre que la mort. À quoi bon lutter, à quoi bon aiguiser son intelligence ou ordonner son esprit, alors qu’il n’était guère qu’une offrande destinée à être sacrifiée sur l’autel du Destin, un candidat au suicide, et même un génocide ?
Il emplit ses poumons douloureux de l’air chaud et sec du désert et expira violemment en recrachant le sable qui s’était infiltré dans sa bouche et ses narines.
L’état d’âme de Dyvim Slorm n’était pas très différent de celui d’Elric, bien que ses sentiments fussent moins forts. Bien qu’ils fussent du même sang, sa vie était plus ordonnée que celle de son cousin. Contrairement à Elric, il n’avait jamais mis en question les coutumes de son peuple, ni renoncé à un trône qui lui revenait pour aller explorer les Jeunes Royaumes. Il avait ressenti de l’amertume lorsque Imrryr, la Cité qui Rêve, dernier bastion de la race de Melniboné, était tombée par la faute du renégat Elric, et plus encore lorsqu’il avait été contraint, avec les derniers Imrryriens, de devenir un mercenaire louant ses services à des races qui lui paraissaient inférieures et méprisables. Dyvim Slorm ne questionnait pas plus la destinée que par le passé, mais il était profondément perturbé.
Tristelune était moins préoccupé par son sort. Depuis le jour où il avait rencontré Elric, lors du combat contre les cavaliers démoniaques de Dharzi, il avait ressenti pour lui une vive sympathie et une profonde compréhension. Lorsque Elric sombrait, comme maintenant, dans une humeur noire, Tristelune ne souffrait que parce qu’il était incapable de l’aider. Il avait souvent tenté de le tirer de cette funeste mélancolie, mais avait fini par apprendre que c’était impossible. Bien qu’il fût de nature gaie et optimiste, il se sentait écrasé par le poids de leur destin commun.
Rackhir aussi, qui était de nature plus calme et plus réfléchie que ses compagnons, était incapable de saisir toutes les implications de leur mission. Il avait pensé passer le reste de ses jours dans la contemplation et la méditation, dans la paisible Tanelorn, qui exerçait une étrange influence pacifiante sur ses habitants, mais il lui avait été impossible d’ignorer l’appel à venir combattre contre le Chaos et, à regret, avait décroché son arc et empli son carquois des Flèches de la Loi, puis avait quitté Tanelorn en compagnie d’un petit groupe d’amis désireux d’offrir leurs services à Elric.
Essayant de percer l’atmosphère chargée de sable, il aperçut une forme, d’abord indistincte, surgir devant eux, une montagne isolée, s’élevant en plein ciel, et dont la présence ne pouvait être due à des causes naturelles.
— Elric ! cria-t-il. Regardez ! Ce doit être le château de Mordaga !
Elric sortit de sa stupeur et regarda dans la direction que lui indiquait Rackhir.
— Oui, soupira-t-il. Nous sommes arrivés. Arrêtons-nous et prenons quelque repos avant de poursuivre plus avant.
Ils arrêtèrent leurs chevaux et descendirent de selle, marchèrent et s’étirèrent pour rétablir la circulation dans leurs membres engourdis.
Ils dressèrent une tente pour se protéger du vent de sable, et partagèrent un repas fraternel, rendu plus solennel parce qu’ils avaient conscience que c’était peut-être la dernière fois qu’ils mangeaient ensemble.